Marguerite Pilven

 

 

Dans son traité sur l’efficacité, François Jullien décrit des processus de création pour lesquels « il est essentiel que l’effet ne fasse l’objet d’aucune surcharge de la part de qui le produit, que celui-ci se garde de rien ajouter, de personnel et d’affectif, à sa pure effectivité. » Cette forme d’ « efficience » « à l’antipode de l’effet voyant » est aussi celle recherchée par Estèla Alliaud. Dans des intérieurs volontairement neutres, elle enclenche des phénomènes simples avec des matériaux qu’elle met en scène : recouvrement d’un sol par une flaque de lait, envahissement d’une pièce vierge par un nuage de cendre, plaque de glaise s’affaissant doucement sur du contreplaqué…Ces mises en espaces à la fois raisonnées et intuitives sont photographiées en temps réel. Si l’appareil photo est utilisé pour ses qualités descriptives, il est aussi pour Estèla Alliaud un outil de spéculation. Les visions fragmentées qu’elle prélève de ces expériences mettent en valeur des phénomènes ténus : équilibre fragile d’un agencement de masses, apparitions discrètes de phénomènes provoqués par contacts, passages d’un état vers un autre. Parfois, l’artiste choisit de les  restituer en plusieurs clichés afin de suivre les évolutions de la matière, la façon dont le mouvement s’y inscrit ou s’y fixe. Cette matière devient ainsi mémoire, témoignage sensible d’un avènement ou d’une disparition. A chacun d’évaluer à quel moment de cette évolution il se trouve. L’œil effleure la surface des matières et la vision s’affine au contact de détails infimes. Estèla Alliaud éveille ainsi la sensibilité du regardeur en substance, sans la diriger vers une thématique définie.

 

Marguerite Pilven, mars 2013.

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