Nina Léger

 

 

Quand je suis arrivée, le ciel derrière la vitre était dense et gris.
Combien de mètres de haut, combien de large, cette vitre ? Cinq, six, davantage ? Un mur entier livré au ciel.
Les autres murs : tous blancs, l’un gris.
Au sol, un parquet ;
Et des tréteaux de bois,
des planches peintes en blanc,
une tablette peinte en blanc,
des étagères peintes en blanc.
Puis des objets installés ça et là — blocs opaques, surfaces douces, angles droits, lumière arrêtée, et ici, juste ici, trois pelures d’oignons.

  

[Le ciel, même — sur une plaque de verre, elle a découpé des formes similaires aux minimes encarts de ciel qu’on pouvait apercevoir en se collant, nez en l’air, à la vitrine d’une galerie située au rez-de-chaussée d’une étroite ruelle parisienne ; ce fut sa participation à l’exposition collective que proposait la galerie]

 

Toutes les choses étaient parfaitement à leur place : les pelures d’oignon semblaient avoir trouvé leur juste emplacement, le seul qui soit possible ; les ombres étaient là pour ne jamais bouger. J’ai à nouveau regardé le ciel, il était devenu blanc. Les nuages s’effilaient, se déchiraient comme des balles de coton.

  

[Les ombres calmes — à un certain moment de la journée, dans une chambre d’hôtel (petite, austère, ressemblant aux cellules du couvent où Piero della Francesca peignit ses fresques à contre jour), elle a observé les nuances dont s’ombrait le blanc de chaque mur selon son exposition à l’unique fenêtre ; elle a traduit cette lumière en peinture et a repeint chacun de ces murs avec sa nuance : elle a redoublé l’ombre et fixé l’instant]

  

Et en fait non. Elle m’a montré que, dans l’atelier, les choses n’avaient jamais de place définitive. Objets sur l’étagère, tables, tréteaux, bloc de bois placé devant la fenêtre, barre de granit étendue au sol : ces dispositions étaient précaires ; comme le ciel, elles se déplaçaient. À un moment, elle a déménagé une table entière du milieu de la pièce vers son côté. Révolution. Il a dû y avoir des grincements, des frottements et des chocs quand elle a fait ça, mais son geste était si précis, connaissait si bien l’espace et la façon d’y circuler, que je n’ai rien perçu. Les seuls bruits que j’entendais vraiment et que j’entendais fort, étaient mes bruits — mes pas, mes déplacements, ma voix —, des bruits intrus, qui ricochaient durement, des bruits incapables d’infuser l’espace, de s’y glisser et d’être à leur place comme l’étaient les choses. Peut-être est-ce pour cela qu’elle a dit que l’atelier était un lieu fragile.

 

[La chambre 7 — à nouveau l’hôtel et la chambre minuscule ; elle s’est aperçue qu’une fois déployé, le drap une place qui bordait son lit couvrait la largeur de la pièce ; alors, avec des draps semblables à celui de son lit, elle a composé un patron pareil au plan de l’espace ; elle a cousu la pièce avec les draps, puis les a repliés en un rectangle qu’elle a posé au sol, sur les tomettes ; sur la photographie, le rectangle est si compact qu’on dirait que le tissu est trempé dans du plâtre]

  

Elle m’a parlé de ses travaux en les prenant dans ses mains quand ils étaient à sa portée, en faisant des gestes dans l’espace quand ils ne l’étaient pas et en disant déposer, déplacer, reposer, lumière, lieu, présence, endroit, découpe, plinthe.
Soudain, le ciel derrière la vitre était bleu mordant — toits ensoleillés, nuages disparus.

Elle a ouvert son ordinateur pour me montrer des vues d’installations. Afin d’éviter les reflets sur l’écran, elle a attrapé un livre, l’a calé sous le clavier en le désignant par le prénom de son auteur. Ça m’amuserait qu’un jour, elle s’empare d’un de mes romans et dise, On va utiliser Nina pour ajuster la luminosité. Mais mes romans ne sont pas assez gros. Ce livre là, qui s’appelait Pierre, faisait plus de mille pages et rassemblait des œuvres complètes.

Elle a sorti des cadres enveloppés dans du papier de soie et, de ses mains gantées, elle a manipulé le papier — déplie-replie, replie-replie, replie-déplie — pour improviser des supports où déposer ses cadres. Du papier blanc pour empêcher que le bois blanc d’un cadre ne touche le bois blanc d’une table. En la regardant faire, je me suis dit que son travail était de ceux qui naissent dans l’interstice entre deux couleurs apparemment semblables. Elle observe les degrés du monde — le degré d’une luminosité, celui d’une inclinaison, celui d’un blanc ou d’une découpe — et joue de leurs écarts ou de leur adéquation.

 

[La forme empruntée — le plafond d’une cave était accidenté ; par moulage, elle en a pris l’empreinte, puis a installé le moulage au sol de la pièce située juste au-dessus de la cave ; espace dessous-dessus]

 

Elle a rangé Pierre et j’ai quitté l’atelier. Les nuages étaient revenus en amenant l’obscurité. Un instant, j’ai espéré une obsession : que l’atelier me poursuivre, qu’il s’affiche en surimpression sur les images de la ville, qu’il exige d’être écrit séance tenante, qu’il réclame son texte, trépigne, s’écrie maintenant, s’écrie tout de suite.

Bien entendu, ça ne s’est pas passé ainsi : impossible avec un lieu comme ça.
Avec un lieu comme ça, il a fallut replier le souvenir, laisser passer les heures, changer les lumières,
puis déplier le souvenir, remettre en place le mur gris, les murs blancs, la baie vitrée, se demander, Cette vitre... combien de mètres de haut, combien de large ?
Il a fallut disposer les étagères, les objets compacts, les pelures d’oignon, retrouver le mouvement des ciels et les gestes d’Estèla, ces gestes si précis que je me souvenais d’eux mieux que de son visage.
Enfin, il a fallut chercher la juste place des ombres, et là, patienter jusqu’à ce que des mots viennent se déposer sur leurs calmes aplats. 

 

Nina Léger, Même les ombres étaient à leur place, 2018, pour la revue Le Chassis

photos accompagnant le texte réalisée par Salim Santa Lucia : 

salimsantalucia.com -reportage-estela-alliaud

 

 

 

 

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